Collection {05}

La soumission de l’esprit s’opère par la supposition d’une demande, peu import que l’on réponde avec un oui ou avec un non.

février 2006 publié dans :
Collection {05}, Pschiit - Musée du temps, Besançon, 2006
« 72. La soumission de l’esprit s’opère par la supposition d’une demande, peu import que l’on réponde avec un oui ou avec un non. » [ 1 ]
[ 1 ] Ernst Jünger, « Blätter und Steine ; kleinere Schriften » Tauchnitz Edition, Leipzig 1942.
Cette sentence N°72 dans l’annexe d’épigrammes écrit par Ernst Jünger dans un ouvrage de courts textes en 1942 destiné aux Allemands « de l’extérieur » (autrement dit aux soldats sur le front), répond à une époque bien difficile. Loin d’être soumis à une telle violence idéologique, notre époque semble plus subtile dans la gestion de ce que sont nos devoirs. Devoir penser certains sujets, devoir occuper des terrains prescrits, devoir accepter un rythme de travail. Dans la gestion de ma destinée d’artiste (ou plus précisément d’auteur dans ce contexte, car producteur d’une pensée résultant d’une perception singulière), je me retrouve bien souvent soumis à la condition de devoir répondre.
Dans cet espace incertain qui s’ouvre quand on commence à penser ce à quoi l’on se doit de répondre, l’intuition occupe une part bien importante. Mais toute faculté intuitive ne peut s’organiser dans ce vaste terrain que si elle tient compte de la nature labyrinthique de ce domaine, qui est constituée en grande partie de ce qu’on pense généralement, de ce qui est habituel, ou plus simplement de ce qui a cours à ce moment-là. C’est à partir de cette matière tangible - même si non organisée, car fondamentalement tacite - que toute intuition, toute définition d’une réponse valable, toute problématique digne d’être abordée peut prendre sens.
Le travail de la mise en forme de l’intuition, l’activité créatrice, s’exerce avant tout dans la définition d’une demande supposée. La juste définition d’une telle demande détermine une soumission, ou au contraire un affranchissement de l’esprit.

Mes œuvres se formulent en réponse à une demande supposée depuis la deuxième moitié des années quatre-vingt maintenant. L’Italie néo-liberale de ces années-là s’attendait à des réponses sur le terrain du libre échange, là où le désir se formule indépendamment d’un objet concret. Les réponses proposées à cette époque se sont développées dans le domaine du marché et de la valeur ajoutée (le terrain dans lequel Jeff Koons à été sûrement un des représentants les plus intelligents), ou alors sur le terrain d’un sophisme social et politique (là où Cattelan à su donner des réponses d’une ironie excellente).
Mais ce qui a été déterminant dans cette époque est bien la dissociation assumée entre le désir, cette force vitale qui nous permet de nous projeter dans le futur, et la nature concrète, physique et historique du monde dans lequel nous vivons. Or l’absence de cet objet concret est quelque chose de bien plus vaste qu’un modèle économique pensé par quelque économiste sans scrupule ou d’une philosophie de l’adaptation à la chute du modernisme comme elle a été formulée par quelques penseurs à gage de ces années « post-modernes ». Le détachement de la terre nourricière et protectrice est une évolution lente et tragique, ponctuée par des moments cathartiques, horribles et sans réparation possible. L’évolution depuis le XVIIIe siècle a trouvé son moment culminant dans les exterminations du XXe siècle. La destruction des hommes et de l’histoire, la prédation des ressources naturelles, l’intervention dans l’évolution de la nature ne sont pas le résultat de ces dernières années, c’est au contraire le résultat d’une longue évolution. Les années quatre-vingt représentent le passage à l’acceptation de cette situation. Ma destinée personnelle ne peut plus être en phase avec un monde en déclin, elle doit trouver ses ressources vitales, son désir existentiel ailleurs.

Beaucoup de réponses des années qui ont suivi se sont voulues engagées face à ce monde sans objet. On a assisté au développement d’un art de la dénonciation des horreurs, d’un art de la théâtralisation du corps physique violé et du corps social dépravé, beaucoup des réponses ont été souvent des prises de position, même si parfois trop simplement affirmatives. On a assisté aussi au développement récent d‘un art désenchanté et cynique, d’un art de décoration de notre habitat, qui renvoie les questions difficiles à plus tard.

Dans ma tentative personnelle de définir une demande qui me serait adressée, je n’ai pas pu, ni voulu renoncer à interroger ce monde concret, physique et historique, que mon époque a voulu déclarer mort. J’ai commencé mon parcours en m’interrogant sur la place de la perception singulière. Qu’est que cela veut dire de percevoir le monde ? Une question née au début du XIXe siècle en pleine crise révolutionnaire entre le devenir du monde et l’espace de l’individu. Une question qui n’est pas résolue pour autant et qui accompagne cette douloureuse évolution avec une fidélité inquiétante.
Mon travail personnel c’est développé dans l’acceptation de la nature concrète du monde et il a dû en assumer les conséquences. La plus évidente est que chaque idée, chaque réponse se doit d’être pensée comme un processus pratique, un processus de fabrication dans le monde. Chaque nouvelle forme ne peut qu’assumer sa technique et la mener au but. Mes travaux sont à chaque fois d’une nature différente car ils sont le résultat d’un processus pratique. L’auteur n’est plus qu’un des accidents qui ont donné naissance à l’objet.

Le désir n’est pas envisagé dans mon travail comme appartenant au spectateur, il ne se formule pas comme une demande, comme un remplacement, un déplacement Duchampien, il se manifeste comme une expérience concrète, érotique à la Picabia. Mes œuvres ne s’adressent pas à quelqu’un venu les voir, le désir est inclu dans la nature physique du monde, dans son espace confiné et historique. Le désir, dans mes œuvres, se manifeste dans l’objet concret, dans son enracinement dans les entrailles de la terre. Le désir peut être tellurique, propre à la terre, animé par les épreuves tragiques et pourtant vitales.

À la demande qui est sous-entendue dans cette invitation de Collection 05, de répondre au corps désirant et abstrait d’un collectionneur à venir, je ne peux que répondre que le désir n’est pas une affaire strictement personnelle, le désir est dans le monde, dans son élan fondamentalement vital. Je n’attends aucun collectionneur ; quelques-unes de mes œuvres pourront peut-être coïncider avec un questionnement individuel et voir se concrétiser un désir à travers elles, mais mon nom associé à une boîte ne produit rien.
À la demande sous-entendue de répondre au désir de posséder, d’acheter un objet, je ne peux répondre que par la chair de l’œuvre, qui est la seule capable de concrétiser un tel désir de possession. C’est seulement après l’expérience d’un objet particulier que l’envie de le posséder peut s’éveiller. On ne peut qu’ouvrir la boîte de mon œuvre et voir.
Dissocier l’expérience du désir, annuler le hiatus qui provoque une tension active me semble inquiétant ; inquiétant par ce qu’il y a de mortel dans la négation du monde en tant que manifestation concrète, inquiètant dans l’ampleur qu’a pris un tel projet commercial sans prise en compte des conséquences.

J’ai pourtant fabriqué un objet, je l’ai placé dans une boîte grise et je l’ai confié à ces artistes qui animent l’association Pschiiit. Je crois que ce projet met en évidence un des points les plus douloureux de l’art de ses dernières années. Le désir est bien là. Qu’on le place au mauvais endroit, ou qu’on l’utilise pour se débarrasser des démons passés et actuels, il s’agit toujours d’un acte vital. On est très loin ici d’une attitude cynique qui a alimenté et alimente toujours la scène de l’art contemporain. On est ici dans l’expérience pratique animée par un désir immédiat de vérité et de vie. Acheter et consommer peuvent être des attitudes vitales - je crois que c’est cela la demande formulée par mes commanditaires. J’espère avoir répondu.

À Paris le 28 février 2006.
 
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