Thèse; Manhattan Walk after Piet Mondrian

Rond-point au mammouth

août 2003 publié dans :
“Rond-point au mammouth” ed. PPT, Paris

Exposition
Manhattan Walk

Postulat pour Rond point au mammouth
Invité en résidence d’artiste à Boulazac, ville « nouvelle », Veit Stratmann se trouve coincé entre zones commerciales et voies de transit routier. Plutôt que d’envisager quelconque dispositif plastique, il ose ne rien produire in situ préferant initier un débat (et un livre) selon le postulat qu’il formule ainsi : « assumer le rôle de spectateur face à une œuvre d’art dépend en grande partie de la possibilité de choisir sa distance avec le dispositif regardé ; si cette distance est subie, celui qi regarde reste dans le rôle de passant. »

Bernhard Rüdiger :

Thèse
Définir une distance, décider d'un point d'arrêt, veut dire reconnaître une œuvre d'art. C'est bien le spectateur qui définit son point de vue.

Argumentation télégraphique
a-
Face aux objets qui meublent notre existence un point de vue individuel existe, en douter serait absurde. Aucun d'entre nous ne pourra jamais nier que ses yeux se trouvent bien plantés dans sa tête et que de sa naissance à sa mort il ne pourra que regarder le monde ainsi.

b- Mais quelle est la nature d'un regard subjectif devant un objet artistique? Dans le cas précis des œuvres d'art, le problème semble être plus complexe, car il ne s'agit pas simplement d'objets. L'œuvre d'art est en fait un objet qui prétend montrer, ou plus précisément révéler, d'autres objets. C'est-à-dire que la perception d'une œuvre d'art n'est pas l'observation de l'objet qui s'offre à notre regard, mais bien l'interprétation de ce que cet objet donne à voir.

c- Voilà que le fonctionnement de nos yeux bien plantés dans notre tête se trouve remis en question, car on est confronté à une expérience qui dépasse l'action du regard et la reconnaissance des simples objets. Une œuvre d'art demande au spectateur une participation active, pour qu'il puisse s'associer au regard sur le monde que l'œuvre donne à voir. Cet objet particulier intervient dans la perception du spectateur comme une paire de lunettes qui rapproche la réalité, obligeant la personne qui regarde à "objectiver" le monde, à le transformer en véritable objet du regard.

d- Tout spectateur qui a décidé de son point de vue s'arrête et commence à percevoir activement. L'espace noir qui se trouve au bout du nerf optique se met en marche et s'affaire à rechercher des images, à revivre des expériences, à retrouver des sentiments qui remontent du tréfonds de son espace mnémonique, pour enrichir l'objet observé et le remettre en équation avec la complexité de la réalité convoquée. Le regard sur un objet qui prétend montrer le monde (qui prétend l'objectiver), provoque une remise en question des acquis du spectateur et remet en cause l'idée qu'il s'était faite de la réalité.

Conclusion
Une œuvre d'art ne demande pas au spectateur de reconnaître l'objet, elle lui demande de l'investir, de le charger de sens, de lui donner une direction pour qu'elle puisse révéler le monde.
Rares sont les expériences qui sont aussi puissantes dans "l'objectivisation" du monde, car peu d'autres objets sont capables de s'activer à partir de chaque spectateur singulier et de la matière sensible que forme la personne.La définition d'un point de vue est en fait l'acte premier d'un regard sur le monde, c'est la raison d'être d'une oeuvre d'art.

Pour un art actuel
a-
Dans le débat actuel sur l'art on persiste à interpréter les œuvres comme des réalités objectives, se conformant ainsi à une idée fortement répandue, selon laquelle seuls les objets matériels pouvent être porteurs de valeur. On confond souvent le support de l'oeuvre d'art, l'objet, avec son expérience, c'est-à-dire le rapport objectif (ou d'objectivisation) que l'œuvre nous oblige à entretenir avec le monde.

b- Il s'agit, dans l'art, de redonner une valeur plus précise aux objets, pour qu'ils s'inscrivent dans une dynamique moderne et deviennent des machines puissantes, des révélateurs de réalité. Il ne s'agit pas ici de s'approprier une modernité historique, mais de renouer avec une idée fonctionnelle de l'objet qui puisse nous sortir de cette impasse. Car si on continue à attribuer à l'objet, qu'il s'agisse d'une photo ou d'un "ready made", un rôle d'évocateur - donc un rôle religieux -, ou pire, d'invocateur (magique) de la réalité, on finira par réduire l'art à un simple objet de culte, le privant définitivement de cette puissance singulière et laïque qui provoque chez le spectateur l'expérience de la réalité.

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