Le discours de l’ampoule

Performance pour une bouteille de vin et deux artistes - présentée à la galerie Michel Rein, Paris le 18 octobre 2001.

décembre 1999 publié dans :
"Neuf Rêves écrits sur l'art; un caprice" B.Rüdiger, ed. Au même titre, Paris et Hopefulmonster, Torino, 2001.
 


Deux hommes sont assis à boire un verre de vin près d’une cuisinière à gaz. Tous les brûleurs sont allumés.

Premier homme : Tu as vu cette ampoule ?

Second homme : De quoi parles-tu ?

P : L’ampoule ! Tu ne vois pas le paysage ? Devant il y a une ampoule !

S : Ah oui ? C’est bien.

Long silence, puis ensemble :

P : Tu ne vois pas l’ampoule ?
S : Je ne vois pas l’ampoule !

Énervés ils se taisent.

S : Et même si je la voyais l’ampoule, qu’est-ce que ça change ? C’est toujours un paysage.

P : Voilà, c’est ça ! Tu vois bien que tu ne comprends rien ! Si tu vois l’ampoule, ça change tout, c’est évident !

S : Évident ou pas, c’est indifférent, c’est toujours un paysage.

P : Eh non, justement non ! C’est un paysage derrière une ampoule !

S : Devant ou derrière, je ne vois pas quelle différence ça fait, l’une est devant, l’autre est derrière, c’est toujours un paysage.

P : Mais pas du tout ! Parce que si elle est devant, elle découpe dans le paysage un petit espace qui est le sien propre ; par conséquent la lampe existe.

Long silence. Puis le premier des deux hommes :

P : Tu vois ce platane ?

S : Où ça ?

P : Là, juste devant nous, il est jaune.

S : Ah oui, et alors ?

P : Et alors ! Alors, il est juste derrière l’ampoule.

S : Même derrière l’ampoule, ça reste toujours un platane.

P : L’ampoule n’existe que parce que derrière il y a un platane, sans quoi elle serait suspendue dans le vide.

S : Quelle idiotie ! Elle ne peut pas être suspendue dans le vide. L’ampoule est une ampoule, basta !

Nouveau silence, puis le second homme :

S : Ton ampoule a bougé. Tu ne vois pas qu’elle n’est plus devant le platane ? Maintenant elle est devant le banc.

P : Ah oui, c’est vrai, elle s’est déplacée.

S : Ah, maintenant, tu l’admets ! Si ton ampoule s’est déplacée, elle n’existe plus ! Tu as dit toi-même que l’ampoule existe seulement parce que derrière il y a le platane !

P : Mais pas du tout ! L’ampoule existe parce qu’elle est devant le banc !

S : Cette situation ne peut plus durer !

Il se tourne vers le public, se lève et s’incline profondément.

S : Je me présente et je vous fais mes excuses, Mesdames et Messieurs, mais j’ai un rôle à défendre dans le fonctionnement du langage, et je ne peux pas tolérer davantage cette bouffonnerie !

Furieux, il casse la bouteille sur la tête du premier et il reste immobile dans ce dernier geste, comme s’il était congelé.
Le premier revient à lui, regarde le public et se lève. Lui aussi s’incline profondément :


P : Je me présente : …Homme !

Un silence, puis :

P : Je passais par ici aujourd’hui avec ce mannequin que je croyais être un ami, et puis vous avez vu le désastre avec cette histoire d’ampoule…
En effet, devant ce lac magnifique, je me suis dit que si cette ville là-bas au fond s’appelle Salò , tout change, au sens que toute la perspective change, que je le veuille ou non. Est-ce ma faute si les mannequins ne comprennent pas ?

Silence, puis :

P : À regarder comme ça ce paysage, je n’en vois pas la fin. Je vois l’ampoule et - derrière - le platane… non, je voulais dire le banc, et derrière, le lac, et derrière, cette ville de Salò, et derrière, la montagne et derrière, le ciel… Eh oui, je ne sais pas où finit ce paysage, parce qu’à vrai dire il n’y a rien derrière ce ciel, rien…

Pause, puis :

P : Toute forme se découpe son espace propre dans le néant. J’existe parce que je définis ce que je vois par rapport à tout ce qui est derrière, à tout ce qui est indéfini. Et en fait, je vois encore l’ampoule !
Quelle terrible perspective ! Je serai toujours un spectateur ! Par conséquent rien ne sera objectif.

Il attrape le second personnage toujours rigide et dans la même position, il le précipite à terre d’un geste résolu et le traîne au dehors :

P : Mais qu’est-ce que tu peux comprendre en fin de compte, mon cher linguiste ? Tu ne définiras jamais un point de vue à toi. Est-ce possible que tu voies toujours tout ? Cette immensité qui nous fait douter et qui nous fait nous sentir tout petits ; petits et importuns. Dis-moi… tu ne vois vraiment pas l’ampoule ?

(Exeunt)
Paris, 1999

Traduction Luc-François Granier


 


Il discorso della lampadina


Due uomini attorno ad un bicchiere di vino sono seduti accanto ad una cucina a gas. Tutte le fiamme sono accese.

Il primo: Vedi quella lampadina?
Il secondo: Di cosa parli?
P: La lampadina, no! Non lo vedi il paesaggio? Davanti c’è una lampadina!
S: Ah sì? Bene.

Un lungo silenzio, poi assieme:

P: Non vedi la lampadina?
S: Non vedo la lampadina!

Arrabbiati tacciono.

S: Mettiamo pure che vedo la lampadina, cosa cambia? È sempre un paesaggio.

P: E qui ti voglio! Lo vedi che non capisci nulla! Se vedi la lampadina tutto cambia, è ovvio!

S: Sarà pure ovvio, ma è indifferente, è pur sempre un paesaggio.

P: Eh no, proprio no! È un paesaggio dietro ad una lampadina!

S: Dietro o davanti non vedo che differenza faccia, quella prima e quello dopo, è sempre un paesaggio.

P: E invece no! Perché se è davanti taglia via dal paesaggio un piccolo spazio che è suo; ergo, la lampadina esiste.

Un lungo silenzio. Poi il primo:

P: Vedi quel platano?

S: Dove?

P: Là, proprio dritto davanti a noi, è giallo.

S: Ah sì, e allora?

P: E allora! Allora, è proprio dietro alla lampadina!

S: Dietro alla lampadina resta sempre un platano.

P: La lampadina esiste però perché c’è dietro un platano, se no resterebbe sospesa nel nulla.

S: Ma che idiozia, non può mica restare sospesa nel nulla. La lampadina è la lampadina e basta!

Ancora un silenzio. Poi il secondo:

S: La tua lampadina si è mossa. Non lo vedi che non è più davanti al platano? Adesso è davanti alla panchina.

P: È vero si è proprio spostata.

S: Ah, allora lo ammetti! Se si è spostata, la tua lampadina non esiste più! L’hai detto tu che la lampadina esiste solo perché c’è il platano!

P: Ma niente affatto! La lampadina esiste perché è davanti alla panchina!

S: Questa situazione non può più durare!

Si volta verso il pubblico, si alza e fa un profondo inchino:

S: Mi presento e mi scuso signori, ma ho un ruolo da difendere io nella diffusione del linguaggio e non posso tollerare oltre questa buffonata!

Con furia spacca la bottiglia in testa al primo e resta immobilizzato in questo suo ultimo gesto come congelato.
Il primo si riprende, guarda il pubblico e si alza. Anche lui fa un profondo inchino:


P: Mi presento: ... uomo!

Una pausa, poi:

P: Passavo di qui oggi con questo manichino che credevo un amico, e guarda un po’ questa storia della lampadina che disastro.
In effetti davanti a questo magnifico lago mi sono detto che se quella città là in fondo si chiama Salò, tutto cambia, nel senso che ogni prospettiva cambia, che io lo voglia o no. È colpa mia se i manichini non capiscono?

Silenzio, poi:

P: A guardare così questo paesaggio, non ne vedo la fine. Vedo la lampadina e dietro il Platano ... no, volevo dire la panchina, e dietro il lago, e dietro questa città Salò, e dietro la montagna, e dietro il cielo ... Eh sì, non so dove finisca questo paesaggio, perché non c’è proprio nulla dietro a questo cielo, nulla ...

Pausa, poi:

P: Ogni forma si ritaglia un proprio spazio nel nulla. Esisto perché definisco ciò che vedo in rapporto al tutto indefinito. E infatti, vedo ancora la lampadina!
Terribile prospettiva! Sarò sempre uno spettatore! Ergo, nulla sarà oggettivo.

Afferra il secondo ancora rigido nella stessa posizione, lo rovescia a terra d’un gesto deciso e lo trascina fuori:

P: Ma che vorrai mai capire, caro il mio linguista! Non definirai mai un punto di vista tu. Possibile che vedi sempre tutto? Questa immensità che ci fa dubitare e sentire piccoli; piccoli e inopportuni. Dimmi, ma davvero non vedi la lampadina?

Fuori.



Parigi 1999
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